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Noël

Christkindelsmärik, place Broglie : le marché de 1570 et ce qu'on y trouve vraiment

Le nom que personne n'écrit correctement, la jeune fille en blanc qui a remplacé saint Nicolas, les 65 chalets et ce qu'ils coûtent à leurs exposants, et une place qui fut marché aux chevaux avant d'être le décor de La Marseillaise.

Par Margot Keller30 juillet 20269 min de lecture
Christkindelsmärik, place Broglie : le marché de 1570 et ce qu'on y trouve vraiment

C'est le marché que tout le monde traverse et que personne ne sait nommer. Sur la place Broglie, le Christkindelsmärik est le noyau originel de Strasbourg Capitale de Noël : c'est ici que le marché existe depuis 1570, ici qu'il compte le plus de chalets, et ici qu'il concentre à la fois sa légitimité historique et les critiques qu'on lui adresse.

Cette page ne raconte pas l'histoire du marché de Noël de Strasbourg — elle est ailleurs sur le site. Elle explique ce mot impossible, qui est le personnage qu'il désigne, ce qu'on trouve réellement sur les chalets de Broglie, ce qu'un stand coûte à celui qui le tient, et ce qu'est cette place les onze autres mois de l'année.

Comment ça s'écrit, comment ça se prononce, ce que ça veut dire

La graphie de référence, celle qu'emploient la Ville de Strasbourg et la communication officielle, est Christkindelsmärik. Le mot est alsacien — bas-alémanique — et se décompose en trois morceaux :

  • Christkindel : la forme dialectale de l'allemand Christkind, l'Enfant Christ.
  • -s- : la marque du génitif, notre « de ».
  • Märik : la forme alsacienne de Markt, le marché.

Littéralement, donc : le marché de l'Enfant Jésus. À l'oral, approximativement krist-KIN-del-SMÉ-rik, l'accent tonique sur la deuxième syllabe.

Plusieurs variantes circulent, et toutes ne se valent pas. On rencontre Chrìstkìndelsmärik, la graphie dialectale accentuée, employée par le site officiel de la Ville en 2023 ; Christkindelsmarik sans tréma, par simplification, dans les guides touristiques et les traductions ; et Christkindelesmärik dans certains textes germanophones. En revanche, « Christkindelsmärk » et « Christkindelsmärick », qu'on lit parfois, ne correspondent à aucune graphie attestée par une source officielle ou historique : ce sont des approximations orales.

Chalet de décorations et cigognes en peluche au marché de Noël de Strasbourg

Qui est le Christkindel, et pourquoi ce n'est pas le Père Noël

Le Christkindel n'est pas un vieux monsieur en rouge. Dans la tradition alsacienne, c'est une jeune femme voilée, entièrement vêtue de blanc, coiffée d'une couronne de branches de sapin ornée de quatre bougies, tenant un bâton surmonté d'une étoile et une corbeille de bredele, de bonbons et de mandarines. Les ethnographes la rapprochent des « dames blanches » du légendaire germanique et de la sainte Lucie scandinave.

Sa naissance est un acte politique. En 1570, dans une Strasbourg passée au culte protestant, la ville abolit la foire de la Saint-Nicolas : offrir des cadeaux au nom d'un saint « sent le papisme ». Le marché est autorisé à continuer sous un nouveau patronage, celui de l'Enfant Christ. Le Christkindel est donc une invention de la Réforme — une manière de garder la fête en changeant de dédicataire, et le personnage donne son nom au marché.

Jusqu'à la fin du XIXe siècle, c'est lui, et non saint Nicolas, qui apporte les cadeaux en Alsace. Puis les traditions se mélangent, le Christkindel entre aussi dans les familles catholiques, et le Père Noël — figure laïque et commerciale importée au XXe siècle — finit par le supplanter. Le nom du marché est ce qui reste de cette histoire.

Hans Trapp, l'autre moitié du décor

Le Christkindel ne vient jamais seul. Face à elle se tient Hans Trapp, l'équivalent alsacien du Père Fouettard : un homme en haillons sombres, parfois couvert de paille, le visage noirci, un fouet à la main. Elle récompense, il punit. Les récits du XIXe siècle décrivent la veillée où la famille attend la jeune femme en blanc pendant que Hans Trapp rôde dehors.

Le personnage a une origine historique probable : Hans von Trotha, seigneur du château de Berwartstein dans le Palatinat au XVe siècle, réputé brutal et en conflit ouvert avec la ville de Wissembourg. Sa mémoire s'est transformée en croquemitaine — il aurait vendu son âme au diable et mangé des enfants. À Wissembourg, la tradition est toujours mise en scène pendant l'Avent : Hans Trapp interroge les enfants et menace de les enfermer, avant que le Christkindel ne vienne les sauver.

Les 65 chalets de Broglie : ce qu'on y trouve vraiment

Sur les quelque 300 chalets annoncés à Strasbourg — 284 effectivement décomptés par la presse locale pour l'édition 2025, 289 en 2024 —, la place Broglie en concentre 65 à elle seule. C'est de loin le plus gros site du marché, et le seul dont la disposition n'a pratiquement pas bougé depuis son installation ici, en 1870, sur l'ancien marché aux chevaux.

Les chalets sont en bois, d'un modèle imposé par la municipalité — c'est ce qui donne au marché son unité visuelle. Derrière cette façade uniforme, quatre familles d'exposants cohabitent :

  • Les artisans et créateurs : décorations de Noël, jouets en bois, céramiques, bijoux, textiles.
  • Les producteurs : vignerons, brasseurs, boulangers et pâtissiers — bredele, mannele, pain d'épices.
  • La restauration à emporter : vin chaud, tartes flambées, soupes, spécialités alsaciennes, encadrée par une charte alimentaire stricte. Dès 2010, une commission municipale a interdit churros et paninis, jugés étrangers à la tradition, au profit de la choucroute et de la tarte flambée.
  • Les commerçants non sédentaires et forains : confiserie, cadeaux, articles importés — la catégorie qui fait débat, et qui est, d'après les témoignages recueillis par le jury citoyen de la Ville, particulièrement présente sur Broglie.

C'est le nœud de la controverse récurrente sur l'authenticité du marché. Le jury citoyen réuni par la Ville en 2022-2023 a recommandé un cahier des charges valorisant les produits locaux et faits maison ; la Ville a répondu qu'il lui est juridiquement impossible de privilégier explicitement les produits locaux dans un marché public, et a préféré la voie de la signalétique et des critères de sélection. La revente et les produits importés n'ont pas disparu — ils sont simplement mieux encadrés.

Concrètement, pour un visiteur : sur Broglie, ne partez pas du principe que tout est artisanal. Regardez qui tient le stand, demandez d'où vient l'objet. Les producteurs et les artisans y sont, en nombre, mais ils voisinent avec de la revente.

Ce que coûte un chalet place Broglie

C'est le chiffre que personne ne publie, et il explique beaucoup de choses sur les prix affichés. La place Broglie est classée zone A — la catégorie la plus chère, avec Kléber, la Cathédrale et le Château. D'après l'arrêté tarifaire municipal, la redevance domaniale y est passée de 108,10 € par m² en 2022 à 120,40 € par m² en 2025, pour toute la durée de la manifestation. En zone B — Benjamin-Zix, Saint-Thomas, Temple-Neuf, terrasse Rohan —, le même mètre carré revient à 70,40 €.

S'ajoutent une participation aux frais de promotion et une participation aux frais de gardiennage (respectivement 181,60 € et 387,60 € au tarif 2022), puis, si l'exposant n'est pas propriétaire de sa cabane, la location du chalet lui-même : de l'ordre de 2 200 € HT pour 6 m², 2 500 € HT pour 8 m² et 3 700 € HT pour 12 m², pour la durée de l'événement.

Autrement dit, un exposant qui loue un chalet de 8 m² en zone A engage plus de 4 000 € avant d'avoir vendu un seul verre de vin chaud. Quand on trouve les prix élevés sur le marché, c'est aussi de cela qu'il s'agit.

Comment on devient exposant

Les candidatures se déposent en ligne auprès de la Ville, avec une date limite fin avril pour l'édition suivante. Jusqu'en 2023, deux critères pesaient : l'expérience de l'exposant et la qualité de ses produits.

Depuis 2024, à la suite des travaux du jury citoyen, la grille en compte cinq :

  • l'expérience de l'exposant ;
  • la qualité des produits et leur adéquation avec les traditions de Noël alsaciennes ;
  • les enjeux écologiques : empreinte carbone, procédés de fabrication, consommation énergétique ;
  • l'inclusion et l'accessibilité : langage facile à lire, accessibilité aux personnes handicapées, offre végétarienne, tarification solidaire ;
  • la créativité : décoration du chalet, animations et démonstrations de savoir-faire.

En 2024, ces critères n'ont donné lieu qu'à une notation indicative, sans effet sur l'attribution, pour préparer leur application stricte en 2025. La rotation reste lente : en 2025, sur 300 exposants évalués, sept sortants ont été remplacés par sept nouveaux. La Ville indiquait fin 2025 avoir 150 à 160 demandes en attente d'un chalet, contre environ 80 en début de mandature. La demande a doublé ; le nombre de places, non.

Chalet de marché de Noël sous les guirlandes lumineuses

La place Broglie les onze autres mois

Sans ses chalets, Broglie est une longue esplanade bordée de tilleuls, et l'une des places les plus institutionnelles de Strasbourg. Au Moyen Âge, c'était le Grosser Rossmarkt, le grand marché aux chevaux, qui accueillit des tournois de chevaliers jusqu'au XVIe siècle. En 1740, le maréchal François-Marie de Broglie, gouverneur militaire de la ville, la transforme en promenade plantée et lui donne son nom.

Elle est bordée par l'Opéra national du Rhin (au 19, bâtiment construit entre 1804 et 1821), l'hôtel du Préfet, l'ancien hôtel de ville du XVIIIe siècle et la Banque de France, élevée entre 1925 et 1927. La place a changé de nom au gré des régimes — place de l'Égalité sous la Révolution, Broglieplatz, puis Adolf-Hitler-Platz pendant l'annexion nazie — avant de redevenir définitivement place Broglie en 1945.

C'est aussi, dit-on, le berceau de La Marseillaise. Une plaque sur la façade de la Banque de France rappelle que s'élevait là l'hôtel « où retentit pour la première fois La Marseillaise chantée par Rouget de Lisle chez le maire Dietrich, le 26 avril 1792 ». La tradition est solide, l'emplacement l'est moins : des recherches plus récentes situent la composition au 126 Grand-Rue et la première interprétation chez Dietrich au 17, rue des Charpentiers. La plaque conserve une mémoire symbolique plus qu'une adresse exacte — ce qui n'enlève rien au fait que le futur hymne national a bien retenti publiquement sur cette place, ni qu'elle a continué d'accueillir les grands moments politiques de la ville : de Gaulle y parla devant quelque 50 000 personnes le 7 avril 1947.

Le reste de l'année, Broglie retrouve sa vocation première : un marché alimentaire s'y tient les mercredis et vendredis, de 7 h à 18 h. C'est le meilleur moment pour voir la place telle qu'elle est vraiment, entre habitués et étals de producteurs.

Y aller : le piège du tram

Le détail qui gâche les arrivées : pendant le marché, la Grande Île est piétonne de 11 h 30 à 21 h, et la station de tram Broglie est fermée en journée, comme Langstross Grand'Rue et Alt Winmärik. Descendez à République — c'est l'arrêt le plus proche, et le plus pratique si vous commencez la visite par le Christkindelsmärik. Le détail des accès, des parkings relais et du périmètre de sécurité est dans notre guide venir et se garer.

Broglie est le point de départ naturel d'une visite : de là, les huit autres sites du marché s'enchaînent d'ouest en est en une trentaine de minutes de marche, comme le détaille notre plan des marchés place par place.

Les 9 marchés de Noël de la Grande Île : cliquez sur un numéro
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Sources : Ville de Strasbourg (règlement permanent du marché, arrêtés tarifaires 2022 et 2025, fiche du marché Broglie, critères de sélection des exposants), rapport du jury citoyen Strasbourg Capitale de Noël (2023), DNA (nombre de chalets, renouvellement des exposants et demandes en attente, 2024 et 2025), Actu.fr (coût de location d'un chalet), Musée alsacien et Légendes d'Alsace (figures du Christkindel et de Hans Trapp), Archi-wiki et Mon Grand Est (histoire de la place Broglie), L'Alsace et Kuriocity (plaque de La Marseillaise et localisation réelle). Les tarifs de redevance sont ceux des arrêtés cités : ils sont réévalués chaque année.

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Questions fréquentes

Que veut dire Christkindelsmärik ?
Littéralement « le marché de l'Enfant Jésus », en alsacien. Le mot se décompose en Christkindel (l'Enfant Christ, forme dialectale de l'allemand Christkind), la marque de génitif -s- et Märik (le marché, forme alsacienne de Markt). On le prononce approximativement krist-KIN-del-SMÉ-rik.
Quelle est la bonne orthographe : Christkindelsmärik ou Christkindelsmarik ?
La graphie de référence, employée par la Ville de Strasbourg, est Christkindelsmärik. La forme dialectale accentuée Chrìstkìndelsmärik est également officielle. Christkindelsmarik, sans tréma, est une simplification courante dans les guides et les traductions. En revanche « Christkindelsmärk » et « Christkindelsmärick » ne correspondent à aucune graphie attestée.
Qui est le Christkindel ?
Une jeune femme voilée et vêtue de blanc, couronnée de branches de sapin et de quatre bougies, qui distribue bredele et cadeaux aux enfants sages. C'est une invention de la Réforme protestante en 1570 : Strasbourg ayant aboli la foire de la Saint-Nicolas, le marché fut placé sous le patronage de l'Enfant Christ. Elle est accompagnée de Hans Trapp, l'équivalent alsacien du Père Fouettard.
Combien y a-t-il de chalets place Broglie ?
65 chalets pour l'édition 2025, sur environ 284 à 300 décomptés dans l'ensemble de Strasbourg. C'est le plus gros site du marché de Noël, et le plus ancien : le Christkindelsmärik y est installé depuis 1870, sur l'emplacement de l'ancien marché aux chevaux.
Comment venir place Broglie pendant le marché de Noël ?
Descendez à la station République : la station de tram Broglie est fermée en journée pendant le marché, comme Langstross Grand'Rue et Alt Winmärik, la Grande Île étant piétonne de 11 h 30 à 21 h.
L'auteur

Margot Keller

Rédactrice · Noël & Pratique

Strasbourgeoise d'adoption depuis quinze ans, Margot pilote les pages pratiques et le dossier Marché de Noël. Chaque année, elle arpente les marchés dès l'ouverture pour trier le vin chaud honnête du piège à touristes.